• Régis Olry

Des diagnostiques... à vue de nez !

Dans sa pratique clinique quotidienne, le médecin fait appel à trois de ses organes des sens : la vision (inspection), l’audition (auscultation), et le tact épidermique (palpation). La gustation à des fins diagnostiques n’appartient plus qu’à l’histoire ancienne : Hippocrate (ÉpidémiesVI, 8, 8) jugeait pertinent de « connaître les excrétions… si elles sont très salées ou très douces » (1). Et qu’en est-il de l’olfaction? L’humain est devenu microsmatique, le médecin aussi. Et pourtant…


Si, selon le haut fonctionnaire romain Suétone, l’empereur Vespasien (9-79) affirma que l’argent n’avait pas d’odeur (2), il en va tout autrement de certaines maladies. Bien sûr l’acidocétose diabétique responsable de la très classique haleine à odeur de pomme, mais d’autres pathologies également.


Dans un article publié en 1975 dans la revue Pediatrics(3), le docteur Thomas E. Cone, de la Harvard Medical School, insistait effectivement sur l’importance de l’olfaction dans le diagnostic précoce de certaines maladies métaboliques, comme la phénylcétonurie, la leucinose ou l’isovaléricémie. La phénylcétonurie, découverte en 1934 par Ivar Asbjorn Følling (4), résulte d’un déficit enzymatique dans les voies métaboliques de l’acide aminé phénylalanine; première maladie métabolique héréditaire reconnue comme responsable de retard mental, ses signes cliniques comportent entre autres une odeur de « souris ». La leucinose, découverte en 1954 par John H. Menkes et ses collaborateurs (5), est due elle aussi à une carence enzymatique mais concernant cette fois les acides aminés leucine, isoleucine et valine; les urines du nouveau-né émettent une odeur typique de « sirop d’érable ». Quant au patient atteint d’isovaléricémie (l’acide isovalérique est le marqueur chimique urinaire utilisé par le chat pour marquer son territoire), ses urines, sa peau et son haleine émettent une odeur de « fromage ».


Plus surprenant peut-être, certaines observations ont soulevé l’hypothèse selon laquelle les patients atteints de schizophrénie, surtout dans sa forme catatonique, émettraient eux aussi une odeur particulière, comparée à celle du « putois »; selon la docteure Kathleen Smith, du Malcom Bliss Health Center de Saint-Louis, l’intensité de cette odeur serait même proportionnelle à la gravité de l’état du patient (6). Précisons toutefois que ce phénomène semble n’avoir jamais été confirmé.

Terminons par un de ces bons mots dont l’Histoire est invariablement généreuse. Le roi de France Louis XV, lorsque quelqu’un toussait violemment à ses côtés, avait pour habitude de dire : « Ça sent le sapin » (7), faisant ainsi directe — et peu diplomatique — allusion au bois dont on faisait les cercueils. Or, selon la journaliste scientifique du Los Angeles Times Ruth Vinter, « certains, médecins ou non, prétendent que les malades, à l’approche de la mort, sentent parfois le pin » (8).






(1) Jouanna J. (1992) Hippocrate. Paris, Fayard, p. 617. (2) Suétone (1961) Vies des douze Césars. Paris, Le Livre de Poche, p. 463. (3) Cone T.E. (1975) Diagnosis and Treatment : Some Diseases, Syndromes, and Conditions Associated with an Unusual Odor. Pediatrics 41 (5): 993-995. (4) Følling I.A. (1934) Utskillelse av fenylpyrodruesyre I urinen som stoffskifteanomali I forbindelse med imbecilletet. Nord. Med. T. 8: 1054-1059. (5) Menkes J.H., Hurst P.L., Craig J.M. (1954) A new syndrome: progressive familial infantile cerebral dysfunction associated with unusual urinary substance. Pediatrics 14: 462-466. (6) Smith K., Sines J.O. (1960) Demonstration of a Peculiar Odor in the Sweat of Schizophrenic Patients. Archives of General Psychiatry 2: 184-188. (7) Larchey L. (1889) Nouveau supplément du dictionnaire d’argot. Paris, E. Dentu, p. 220. (8) Vinter R. (1978) Le livre des odeurs. Paris, Éditions du Seuil, p. 113.

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