• Régis Olry

Odeur Inavouables?


Marcel Proust réveillait ses souvenirs au goût d’une madeleine, Charles Dickens par une bouffée de colle à étiqueter les bouteilles(1). Car l’odorat intervient lui aussi, et même de manière prépondérante, dans l’évocation de certains souvenirs, y compris celui de la nécessité de se reproduire et par là même celui du plaisir éprouvé à répondre à cette nécessité.

En attesteraient Henri IV et Napoléon qui furent tous deux supposés (?) avoir demandé à leurs conjointes respectives — la favorite Gabrielle d’Estrées pour celui-là, l’épouse Joséphine de Beauharnais pour celui-ci — de ne plus se laver avant leur prochaine rencontre.


On imagine bien pourquoi, mais s’agit-il d’une anecdote historique avérée ou d’une légende sans le moindre fondement?


À coup sûr le Roi Henri IV, qui n’avait pas manqué de remarquer chez Gabrielle « quelque chose de pervers dans le regard »(2), avait réputation amplement méritée de chaud lapin. Lui qui, sans le moindre complexe, « traînait un fumet peu ragoûtant d’ail, d’étable, de feu de camp et de sueur »(3)

avait la plume enflammée dans ses lettres d’amour. Il aurait donc très bien pu vouloir « s’assurer » à l’avance des odeurs « intimes » de sa favorite.


Quant à Napoléon, sa correspondance de 1796 avec Joséphine renferme quelques audaces: « Un baiser plus bas, plus bas que le coeur (7 avril) […] et puis plus bas, beaucoup plus bas (24

avril) […] et puis un sur ton sein (29 avril) […] la petite forêt noire (21 novembre) »(4,5). Quelques audaces supplémentaires ne sauraient donc être exclues de prime abord.


Authentiques ou non, ces étranges requêtes de Henri IV et de Napoléon ne brillent certes guère par leur élégance, mais traduiraient-elles une réalité physiologique à défaut, bien entendu, d’être étiquetées raffinement sociologique?


Dans l’espèce humaine, il est effectivement démontré que l’olfaction joue un rôle indiscutable non seulement dans la sexualité en général(6), mais aussi dans la motivation à l’acte et dans la satisfaction qui en découle(7). En outre, plus la fonction olfactive de l’individu est aiguisée, plus intense sera le plaisir généré par les expériences sexuelles(8). Il est également remarquable de constater que des hommes à qui on fait sentir des T-shirts portés plusieurs jours par des femmes, décriront

comme « plus agréable et plus sexy » l’odeur des T-shirts portés par les femmes en phase de fertilité(9).


Contrairement aux assertions du médecin et philosophe du XVIIIe siècle Julien Offray de La Mettrie, l’homme n’est pas une machine. Mais assurément une part de biologie animale.


Régis Olry

Professeur titulaire d’anatomie à l’UQTR, lauréat de la Society for Teaching and Learning in Higher Education et de l’International Society for the History of the Neurosciences, ancien collaborateur du Dr Gunther von Hagens (inventeur de la Plastination), Régis Olry partage ses recherches entre l’histoire des sciences morphologiques, la Révolution française, et les fantômes du folklore asiatique.



Son odeur préférée est celle du muguet


RÉFÉRENCES

(1)Ackerman D. (1991) Le livre des sens. Paris, Bernard Grasset, p. 32.

(2)Breton G. (1979) Histoires d’amour de l’histoire de France. N.p., Presses de la Cité,

vol. 3, p. 119.

(3)Arnoux P. (2005) Favorites et « dames de coeur ». D’agnès Sorel à Madame de

Pompadour. S.l., Éditions du Rocher, p. 106.

(4)Tulard J. In: Collectif (1992) Notre amie la femme. Lausanne, Éditions L’Âge

d’Homme, p. 46.

(5)Palluel A. (1969) Dictionnaire de l’Empereur. Paris, Plon, p.661.

(6)Bhutta M.F. (2007) Sex and the nose: human pheromonal responses. J. Roy. Soc. Med.

100 (6) : 268-274.

(7)Siegel J.K., Kung S.Y., Wroblewski K.E., Kern D.W., McClintock M.K., Pinto J.M.

(2021) Olfaction Is Associated With Sexual Motivation and Satisfaction in Older Men

and Women. J. Sex. Med. 18 (2) : 295-302.

(8)Bendas J., Hummel T., Croy I. (2018) Olfactory Function relates to Sexual Experience

in Adults. Arch. Sex. Behav. 47: 1333-1339.

(9)Singh D., Bronstad P.M. (2001) Female body odour is a potential cue to ovulation.

Proceedings of the Royal Society of London 268: 797-801.

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