• Richard Leduc

La civilisation des odeurs

Présentation du livre de Robert Muchembled : La civilisation des odeurs


Depuis plusieurs numéros de Odomag, nous discutons de météorologie, de turbulence, de la dispersion atmosphérique des odeurs mais ce ne sera pas le cas pour ce numéro car nous vous présentons un ouvrage exceptionnel intitulé "La civilisation des odeurs XVIe-début XIXe siècle".


Ce volume de 269 pages de Robert Muchembled est publié à Paris aux éditions Les Belles-Lettres (octobre 2017). Sur la page arrière de la jaquette, on y constate que l'auteur a une feuille de route très impressionnante avec plus de trente ouvrages traduits en trente langues. Je n'ai lu aucun de ses autres textes mais si je me fie à ce premier, nul doute que ce sont tous des ouvrages passionnants, instructifs et étonnants. Je me promets de m'en choisir plusieurs autres à lire.


J'ai la version originale mais j'ai aussi vu qu'une version format de poche est disponible. Dans la mienne, il y a 23 figures, la plupart en couleurs. Il faut les examiner attentivement et on y trouve des détails vraiment intéressants. La peinture de Marie-Antoinette (figure 19) illustre très bien les propos de l'auteur.


Débutons par l'image illustrant le volume: une peinture de l'unique G. Arcimboldo "Flora Meretrix" qui a peint une jolie dame avec seulement des fleurs. On peut facilement voir sur internet d'autres peintures d'Arcimboldo mais pour certaines dans un traitement qui me semble moins attirant que ces belles et délicates fleurs. On comprendra rapidement d'ailleurs les raisons qui ont incité l'auteur à choisir cette peinture en particulier (après la lecture du chapitre 4).


Le volume est composé de sept chapitres, soit, 1-Sens unique, 2-Puanteurs universelles, 3-Matières joyeuses, 4-Odeurs de femmes, 5-L'haleine du diable, 6-Parfums musqués, 7-Essences florales civilisatrices. Il comprend aussi une Introduction, une Conclusion une liste des Sources et Bibliographie (abondante et d'origine aussi variée que des traités de médecine ou des inventaires après décès d'apothicaires ou de gantiers parfumeurs), une Table des matières et une Table des figures. Chaque chapitre est divisée en diverses sections identifiées à la Table des matières et on peut ainsi facilement retrouver celles qui nous ont intéressées. Notons immédiatement que la lecture très agréable est parsemée de pointes d'humour qui ne manquent pas leur but, et le tout est dans un français magnifique et enviable.


Comment présenter un tel ouvrage ? Le résumer est très difficile (et ce n'est pas mon intention) car il foisonne de détails, tous plus intéressants et pertinents les uns que les autres. Seule sa lecture complète saura satisfaire les curieux et passionnés d'histoire et d'odeurs. Une idée principale de l'auteur est de montrer quel rôle jouait l'odorat dans la société à compter du XVIe siècle et comment d'un sens continuellement sollicité il a évolué pour en devenir un plutôt perçu comme secondaire. D'une omniprésence, d'une intensité et d'un paysage d'odeurs qui serait intolérable (et inacceptable) de nos jours (et même difficile à imaginer), l'auteur nous montre comment de puanteurs insoutenables étant à la fois source de maladies (peste) et à de protection, l'odorat a évolué pour graduellement être exposé à un paysage olfactif imprégné d'odeurs beaucoup plus "plaisantes".


Dans ce qui suit, je prends des extraits de l'Introduction. Je pourrais aussi citer des dizaines et des dizaines de phrases, paragraphes, extraits qui sont des plus intéressants et parfois surprenants mais le lecteur aura tout le loisir de les apprécier davantage dans leur propre contexte.


Au chapitre 1, l'auteur fait le point sur les connaissances scientifiques relatives à l'odorat. On y apprend qu'en 2014, qu'une équipe de l'université Rockefeller (New-York) a affirmé que l'homme peut percevoir 1000 milliards d'odeurs (avec une analogie de la taille ceci ferait en équivalent informatique 1 térabit ou un trillion d'odeurs), quantité impressionnante, qui d'ailleurs n'aurait pas survécu à la critique. D'autres recherches auraient permis d'identifier 10 groupes d'odeurs de base perceptibles par les humains: parfumé, boisé-résineux, fruité autre que citron, écœurant, chimique, mentholé-menthe poivrée, sucré, pop-corn, citronné et âcre. L'auteur est un peu critique face à ces résultats car "L'objectif principal n'était-il pas d'attirer l'attention de groupes financiers en particulier d'industriels de l'alimentation et de parfumeurs susceptibles d'être séduits par une nomenclature permettant d'identifier les effluves sans avoir besoin de les sentir."; et plus loin "inciter les spectateurs des cinémas américains, grand amateur de la saveur du pop-corn, à consommer des produits et des parfums <<boisés-résineux>>, aux senteurs proches. Nul doute que la science avance encore sur le sujet et on en profite.


Au chapitre 2, l'auteur nous plonge dans l'atmosphère urbaine pour nous montrer à quel point la puanteur régnait partout que ce soit à cause de fabriques ou ateliers (tanneries, bougies) ou de pratiques "sanitaires". On lit que "L'atmosphère devient encore plus insupportable au XVIIIe siècle, suite à une vive progression démographique, voir littéralement méphitique lors de l'industrialisation, jusqu'à l'installation du tout-à-l'égout, à la fin du XIXe siècle.". Et les contemporains de cette époque "Forcés de voir et de sentir <<la matière joyeuse>> rabelaisienne, ils ne marquent guère de dégoût pour les fèces ni pour l'urine, d'origine humaine ou animale, dont la médecine tire d'ailleurs nombre de remèdes ou de secrets de beauté.". Les figures 1 à 4 sont assez explicites à ce sujet.


Au chapitre suivant, on y apprend (avec étonnement) que "Les odeurs excrémentielles, tout comme les relents corporels, participent à l'apprentissage de l'érotisme et de la sexualité, autant parmi les élites sociales que dans les couches populaires." Le moins que l'on puisse dire c'est que la "Matière joyeuse" pouvait en un certains sens, justifier son appellation poétique et son odeur faisait partie du paysage olfactif de l'époque. On y apprend même que "L'Art de péter" a bel et bien été publié en 1751 par Pierre-Thomas Hurtault (d'ailleurs l'auteur nous signale la coïncidence des initiales de son double prénom) !!! Je ne crois pas que je m'adonnerai à sa lecture.


Au chapitre 4 ("Odeurs de femmes"), l'auteur nous ramène dans une ère dont on a peine à s'imaginer aujourd'hui et il nous montre comment l'odorat a servi pour faire de la femme un animal diabolique et puant, évidemment sauf si elle est jeune, ce qui ne dure pas longtemps à l'époque. En effet, après 1620, l'intolérance envers les femmes est à son paroxysme. Les médecins les considèrent nauséabondes par nature, surtout au moment de leur règle. Les plus vieilles font l'objet d'une extraordinaire haine masculine et combien, naturellement d'une grande proximité avec le Diable putride, sont brûlées comme sorcière. Voilà une belle époque passée d'une civilisation tout de même à l'origine de la nôtre.


Au chapitre 5, on y rencontre le diable même et son odeur: la peste. La puanteur règne dans les villes, la peste fait des ravages. D'où provient-elle ? Comment s'en protéger. L'auteur nous donne nombre d'exemples de ce qui se passait dans les villes, comment on essayait de changer des comportements pour endiguer la maladie. On y lit de nombreuses recettes de concoctions odorantes à porter et devant protéger de.la maladie. On y apprend que "l'on se met à porter une véritable armure odorante contre le fléau, les docteurs expliquant de surcroît que les pestilences délétères sont chassées par des fétidités encore plus épouvantables.". La figure 13 montre un exemple d'une telle cuirasse; essayons d'imaginer l'odeur à l'extérieur de cet accoutrement, probablement pas pire que celle à l'intérieur.


Le chapitre 6 nous introduit au monde de la parfumerie est encore plus étonnant; on y lit que les meilleurs parfums sont initialement répulsifs mais "Ambigus ils transportent le pire comme le meilleur: surtout issus de glandes sexuelles de bêtes exotiques impitoyablement pourchassées...Les censeurs ont beau promettre la damnation à ceux qui s'en inondent pour leur plaisir, pauvres ou riches s'y accoutument en les utilisant comme uniques remèdes contre la peste, mais également comme seul moyen de voiler des exhalaisons corporelles particulièrement corsées, durant deux siècles de refus de l'eau et des bains". L'auteur cite toutes sortes de recettes de beauté pour rester jeune, naturellement destinées à la femme. Comment tout ces charlatans ont-ils pu inventer de telles concoctions inutiles et même puantes ? Le port du gant étant la mode (mais aussi servant à dissimuler une partie de l'anatomie féminine), les maîtres gantiers parfumeurs ont connu des heures de gloire. À la mort de l'un d'entre eux, on trouve dans son atelier 780 têtes de veau, mis à part des peaux de chats, chiens, lapins etc. Le tout devait baigner dans une odeur pour le moins particulière.


Le chapitre 7 nous décrit comment la vision et la perception du corps a évolué et comment l'odorat et le paysage olfactif deviennent un instrument de civilisation. Le bain, la propreté, l'usage de l'eau s'imposent et avec cela l'usage des eaux parfumées et des parfums. Il est intéressant d'y lire nombre de recettes d'eau de parfums, de poudres et comment les utiliser. La couleur de la peau (évidemment pour les femmes) doit être parfaite, tout juste assez rosée, comme on peut le voir chez Marie-Antoinette (figure 19 et 20). Les flacons de parfum sont des œuvres d'art (figure 17 et 18). Le vendeur de parfums lui-même est vêtu d'un habit pour le moins original sinon encombrant comme le montre la figure 23. La disparition de la peste (chapitre 7) "ainsi que le net recul de la peur du diable rendent inutile la lutte olfactive contre les forces du mal. Le reflux de la misogynie contribue, de plus, à démoder la cour amoureuse virilement conduite par des mâles parés de trophées odorants. Les parfums suaves et doux s'imposent comme une revanche de la féminité, appuyés sur une version adoucie de la nature... Telle est aujourd'hui encore la dominante de ceux qui plaisent aux femmes.". Tout un changement depuis le XVIe siècle.


Dans sa conclusion, l'auteur écrit "Tant que l'homme ne sera pas devenu un robot, l'odorat demeurera pour lui un sens primordial de repérage et d'adaptation aux situations d'angoisse ou de plaisir.", voilà une phrase qui résume bien tous ses propos.


Tout au long de ma lecture, je songeais à la chance que nous avons de vivre aujourd'hui. J'ai beaucoup apprécié ce livre, j'ai beaucoup appris, j'ai été étonné à chaque page de ce que je lisais. Je vous le recommande fortement.


Pour terminer, un autre question: qu'est ce qui selon Élisabeth-Charlotte, belle-sœur de Louis XIV est la plus belle, la plus utile et la plus agréable chose du monde? Je laisse le lecteur en trouver la réponse dans une lettre étonnante et drôle reproduite par l'auteur.

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